Nous avons souvent tendance à penser que les technologies bouleversent les modèles économiques et transforment la société. En réalité, le progrès et le succès apportés par des innovations résident avant tout dans une valeur d’usage, une utilité. Trouver la raison d’être d’une technologie évite de tomber dans une gadgétisation bien incapable de corréler une fonction et une cible à atteindre. L’accès à une technologie ne peut se généraliser sans un usage identifié. La montre dite « intelligente » est apparue il y a une trentaine d’années. Restée anecdotique, la montre connectée amorce un virage à cette « intelligence » au poignet : en 1999, Samsung lance une montre téléphone portable, la SPH-W10 ; en 2003, Garmin présente la Forerunner 201 équipée d’un GPS ; en 2009, Hyundai va plus loin avec la MB 910, une montre connectée avec un écran tactile. En 2014, l’Apple Watch extirpe ce marché de niche de sa confidentialité grâce à un design intuitif user friendly, propre aux produits de la marque à la pomme, et en ne la considérant pas comme une alternative au mobile, mais comme une extension d’usage facilitateur du quotidien. C’est le succès de Bic avec le stylo-bille dont l’entreprise n’est pas l’inventeur mais le vulgarisateur. En précurseur, Apple cherche à faire émerger des retours d’utilisateurs captifs avec des fonctionnalités d’usage user centred en concentrant sa pratique sur le bien-être, le sport et la santé. Conséquence, Apple Watch happe 30 % de parts de marché des montres connectées…

Dans l’optique, les lunettes connectées demeurent sur le registre du gadget. En 2011, l’arrivée des Google Glass a créé une forte attente et une déception toute aussi forte, en figeant tout progrès possible. À l’époque, la presse s’emballe : « Google fait rêver la planète ». Trois ans plus tard, Google arrête les frais : « Cela prendra du temps et nous ne lancerons pas ce produit tant qu’il ne sera pas absolument prêt », avoue Chris O'Neill, directeur des opérations de la firme. Une technologie sans valeur d’usage n’a en effet pas d’avenir. Depuis, des acteurs ont tenté d’alpaguer l’usager tout en se concentrant uniquement sur le technophile (Nerd et autre solitaire à clavier) : pour changer un modèle technologique en modèle opérationnel et élargir son marché, il faut créer ce marché avec une approche servicielle et non technologique, bref, se focaliser sur le soft et pas sur le hard. Il n’est pas certain que dans ce domaine les lunetiers soient, pour l’heure, à même d’être les plus innovants. Sur le Silmo 2021, EssilorLuxottica a promu ses Ray-Ban Stories avec Meta (ex-Facebook), « la dernière nouveauté en matière de technologie portable ». Stylisées, donc séduisant plus facilement le porteur, ces lunettes intelligentes restent toutefois à ce stade un smartphone à porter sur le nez. Est-ce suffisant comme argument du point de vue du consommateur ? De son côté, Romain Afflelou (fils de), président et co-fondateur de Cosmo Connected, une start-up fondée en 2015 centrée sur la mobilité urbaine, a présenté des lunettes connectées (atavisme familial oblige) pour sécuriser et faciliter les déplacements des individus en deux-roues : navigation GPS, temps, vitesse, distance, etc. Cosmo Connected ne réinvente pas la roue, mais propose des services relevant de l’analyse intrinsèque d’un produit déjà existant, dans une démarche encadrée des données déjà exploitables et des améliorations incrémentales possibles. Avec un design familier accessible sans transformer son porteur en cyborg. Les lunettes connectées de ce genre ont un avenir avec un marché gigantesque de l’ordre de 45 millions d’utilisateurs potentiels à l’horizon 2025 et plus de 100 millions en 2030. Pour les lunetiers, il est temps d’ouvrir les yeux s’ils ne veulent pas passer à côté, comme en leur temps les horlogers suisses qui ne croyaient pas à la montre connectée…

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