Je préfère d'ailleurs l’expression "partially sighted" des Américains au terme français de malvoyance. Elle a le mérite d’être plus positive et n’enferme pas dans ce que nous n’avons plus, mais dans ce que nous avons encore comme potentiel visuel.
Pendant des années, je me suis définie comme on me l’avait appris, amblyope, légalement aveugle ou encore malvoyante. Tout cela influe sur le psychisme et empêche mentalement de voir ou de vouloir voir.
Le plus belle paire de lunettes ou la loupe la plus sophistiquée ne sera d’aucune utilité à la personne qui s’est enfermée dans une spirale négative. Par contre, si on lui explique qu’elle peut encore se servir ou apprendre à se servir au mieux de sa vision résiduelle, alors, cela change tout. Elle fera l’effort de voir, d’y voir plus clair et elle percevra ainsi beaucoup mieux. Elle apprendra à voir.

Je souhaite partager avec vous une expérience riche, toujours en cours car, chaque jour, je repousse mes limites pour aller vers plus de visions, de compréhension profonde du monde qui m’entoure. Par exemple, traverser la rue n’est pas pour moi un jeu d’enfant. Je dois rester vigilante à chaque étape car je ne vois pas les feux rouges correctement. Je me sers des techniques de traversée que j’ai apprises en rééducation basse vision, mais, bien plus, c’est ma capacité à compléter mentalement et rapidement le puzzle qui m’entoure qui me permet de marcher vite dans la rue, de  descendre un escalier, de bien me repérer. En effet, ayant une atteinte de la macula, ma vision centrale est fortement altérée et chaque image est un puzzle que je reconstitue au fur à mesure. Que ce soit un plot, un feu rouge, un visage qui s’approche, une feuille à remplir à un guichet ou encore  deviner le contenu de l’assiette, c’est toujours la même gymnastique. Il me faut reconstituer le puzzle, donner du sens à l’image, au visage ou au paysage que je vois.
Toutes les aides techniques, des loupes aux télé-agrandisseurs en passant par les filtres et l’adaptation des téléphones mobiles, apportent une aide, un confort et une autonomie inestimables. Mais ce qui nous fait vraiment voir, c’est, avant tout, l’envie de voir, c’est la mise au point sur son regard intérieur. N’avez-vous pas remarqué que, quand vous êtes ému ou troublé, votre vision se brouille, les sons s’estompent ? Et inversement, lorsque vous avez les pensées claires, le cœur serein, vous voyez mieux, entendez mieux, percevez mieux, respirez mieux ? Cette sensation que j’ai maintes fois expérimentée me permet de vous dire que voir est un apprentissage constant et quotidien quel que soit  votre acuité visuelle.